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Mon père, ce héros

  • Louis-Joseph Auguste, MD
  • Aug 1, 2015
  • 7 min read

28 juillet 2015 a marqué le centième anniversaire du débarquement des s

oldats américains et le début d'une occupation meurtrière et criminelle qui devait durer 19 ans. La plupart de nos concitoyens n'ont aucun souvenir direct de cette période pendant laquelle nous perdîmes cette indépendance que nos aïeux avaient acquise au prix de leur sang. Cependant si nous avions pris le temps d'écouter nos parents et grand’parents, nous aurions eu une idée des souffrances et des turpitudes endurées par toute une population pendant cette infâme occupation. J'ai toujours éprouve une tristesse profonde a lire les détails de la capture et de la mort de Charlemagne et du massacre de Marchaterre. D'autres méfaits de ces envahisseurs ont eu un impact plus personnel. Permettez-moi de partager avec vous un récit que m'a conte mon père, récit qui a contribué à la formation de mon caractère.

MON PERE, CE HEROS…

Dans l’un des quatre coins de la chambre de mes parents au Cap-Haïtien, s’appuyaient contre le mur, trois ou quatre cannes. En ce temps-là dans ma ville natale, c’était une marque d’élégance, pour un homme de déambuler par les rues, balançant allégrement une canne à la main, ou la gardant accrochée au bras demi-replié. Il y en avait une importée avec crosse et une pointe de métal. Une autre était faite de bois d’acajou avec une rainure en spirale qui courait d’un bout à l’autre de la canne. Pour moi, c’était la plus belle. Cependant celle qui excitait le plus ma curiosité était une canne toute simple, faite de bois blanc et mon père devait m’apprendre plus tard qu’elle était taillée d’une branche d’un oranger. Au lieu d’être peinte comme les autres, elle était plutôt vernie et gardait un lustre qui hésitait entre le jaune et une couleur dorée. Elle avait quelques petits nœuds qui avaient été aplanis au rabot, mais en somme, elle était bien droite et vu la proportion de sa longueur par rapport à son épaisseur, elle semblait bien robuste. Cependant, chose étrange, il y avait au beau milieu de cette canne de bois d’oranger deux petites taches rouges. En l’absence de mon père, je jouais avec ces cannes et m’amusais à déambuler comme lui ou comme mon grand-père Aurèle Hyppolite le faisait si fièrement avec la cambrure exagérée de ses jambes. Cependant un beau jour, la curiosité l’emporta et je demandai à mon père pourquoi il avait fait peindre ces tâches rouges sur la canne de bois d’oranger. Son visage s’illumina. C’était comme s’il avait attendu toute ma vie que je pose cette question. Il répondit fièrement et avec empressement.

- Cette canne, je m’en suis servi pour battre les blancs américains et ces tâches représentent leur sang.

Il faut placer cette réponse dans son contexte historique et biographique. Mon père ayant perdu son propre père dès l’âge de six ans, avait très tôt appris de son grand-oncle le Général Turenne Jean-Gilles, les notions de civisme, de justice, de droiture et de force de caractère. Il n’avait que 13 ans, quand les bottes yankees profanaient le sol sacré que nous avaient légué nos aïeux. Pour lui, c’était une insulte personnelle. Et, en son temps, si on n’aimait pas une situation, on ne se contentait pas d’en parler. Il fallait agir. A tort ou à raison, sa jeune enfance avait été dominée par les péripéties des Cacos dans le Nord et les Piquets dans le Sud, autant de « révolutions» (il faut entendre par là, rebellions ou révoltes) qui en fin de compte avaient causé l’instabilité politique qui facilita l’ingérence des Américains dans nos affaires nationales. Nonobstant cette nuance historique, du temps de mon père, si on n’aimait pas une situation, pour me répéter, il fallait agir. Dès son adolescence, il se soumit à un régime d’entraînement personnel digne d’un Spartiate. Il pratiquait la course régulièrement et courait sans s’arrêter du Pont Hyppolite au Quartier-Morin. Il faisait de l’haltérophilie et en ses propres termes, à 15 ans, il pouvait soulever un poids de 50 livres, d’une main au-dessus de sa tête. Il jeûnait aussi et pouvait passer deux jours sans manger. C’était pour se préparer à défendre son pays et à faire la guérilla contre les envahisseurs de la patrie de Dessalines, sa patrie. Les marques de cet entraînement rigoureux étaient apparentes encore quand je le regardais le torse nu, avec sa grande carrure d’épaules et son air robuste que rien n’effrayait. Cependant, il allait avoir l’occasion, plus tôt qu’il ne l’avait cru, de faire valoir ce régime quasi-militaire qu’il s’était imposé.

Le camp des soldats américains se trouvait sur l’actuel emplacement du stade de football du Cap-Haïtien, qui d’ailleurs s’appelait encore dans ma jeunesse « Kenmp », prononciation créole de l’anglais « Camp. » Ma grand-mère élevait ses trois enfants dans une maison sise à la Rue 6. Les soldats américains, comme ils le font encore en Iraq et partout où ils promènent leurs bottes dominatrices avaient la fâcheuse habitude de s‘enivrer aux bars de la ville et alors, pour assouvir leur passions libidineuses, ils s’attaquaient aux jeunes filles de la cité capoise. Le hasard conduisit ce GI devant la maison de ma grand-mère comme ma tante, elle-même encore une adolescente, revenait de l’école. Le soldat entra dans la maison demandant à voir « Ti-Fi », la petite fille qu’il venait d’apercevoir. Ma tante dans toute sa frayeur se cacha et l’Américain passait d’une salle a l’autre en quête de satisfaction sexuelle. Ma grand-mère prise de désespoir appela son fils au secours. Mon père, lui-même un adolescent mais sans crainte, se sentant fort et animé de toute cette haine qui couvait chez lui depuis ce jour fatidique de Juillet 1915, saisit sa canne et la tint derrière son dos. Il se dressa devant cet étranger qui non content d’avoir profané la nation haïtienne venait profaner le sanctuaire de son foyer familial. L’Américain portait son uniforme et ses bottes, ainsi que son colt à ses côtés. Comme le jeune Simba essayant de rugir devant les hyènes, il utilisa sa plus forte intonation et son rudiment d’anglais, dirigeant son doigt vers la porte de sortie pour intimer au GI l’ordre de déguerpir.

- No « Ti-Fi » for you. Get out !

Ne voyant qu’un gamin s’interposant entre lui et sa proie, il ignora mon père et se tourna pour se diriger vers une autre chambre. Alors, mon père n’y pensa pas deux fois. Peut-être pris dans un ouragan de catécholamines, il ignora l’équilibre des forces en jeu. Un homme et qui pis était, un soldat contre un adolescent. Une canne peut-être contre une arme a feu. Il devait défendre sa sœur et l’honneur de sa famille. J’entends encore sa voix racontant ce qui pour moi était comparable à la Chanson de Roland ou l’épopée du Cid. Comme l’Américain s’apprêtait a lui tourner le dos, mon père lui assena un coup de bâton de toute sa force en plein milieu du dos. « Hip !!! », était l’onomatopée que mon père utilisa. L’Américain hurla de douleur et pris d’un spasme de la colonne vertébrale, il se tordit et se tourna comme pour se demander qui avait osé le frapper. A son tour, plein de rage, il lança sa charge. Mon père peut-être un peu trop confiant dans sa préparation à la guérilla s’arc-bouta et leva ses poings pour se défendre. Le baroudeur, vétéran sans doute de plus d’une bagarre de taverne fit déferler les coups de poing sur mon père qui alors comprit vite qu’il n’était pas de taille à boxer un adversaire, physiquement plus fort que lui. Il se dégagea de l’emprise du forcené et se replia vers le coin où il avait laissé sa canne. Alors, c’était le moment pour lui de contre attaquer. Il lança une volée de véhéments coups de bâton à la tête et aux bras du soldat, qui essayait toujours de s’approcher de lui. Je crois que Barry Bonds ne pouvait faire mieux d’une balle de base-ball. Finalement, le visage tout ensanglanté et les bras meurtris, le soldat réalisa que ce jour-là, il avait rencontré son maître. Il se replia vers la sortie et tout en titubant retourna penaud à son « Camp. »

On peut s’imaginer la réaction de son officier, le voyant dans un état pareil. Et la question posée était « Who did that ? » et non « What did you do to deserve this ? » Ils dépêchèrent un contingent de soldats (les MPs) pour investiguer l’incident et arrêter le ou les coupables, mais ma grand-mère nia que quoique ce soit s’était passé chez elle. Quand les soldats entrèrent dans la maison, ils ne purent trouver mon père qui s’était caché au-dessus d’une grande armoire d’acajou, derrière le gros fronton en bois sculpté qui trônait en ces temps-là sur les armoires. Pendant les jours qui suivirent, mon père resta dans la clandestinité, se réfugiant chez tel voisin ou tel autre parent. Finalement, la situation se tassa et la vie reprit un semblant de normal. Cependant, on ne vit plus d’Américain venir frapper à la porte de ma grand-mère. Mon père garda religieusement comme un trophée, comme un scalp, la canne de bois d’oranger sans jamais en essuyer les gouttes de sang. Malheureusement, le choc émotionnel continua bien longtemps après à avoir des répercussions psychologiques sur ma tante. Le diagnostic psychiatrique n’a jamais été posé, mais mon père m’affirma qu’à partir de ce jour elle n’était plus la même.

En cet après-midi d’été du Cap-Haïtien, où la brise n’arrivait pas à alléger la canicule et où le vent faisait tourner les feuilles de « trompettes », arbres qui parsemaient les flancs du morne qui dominait la façade septentrionale de notre maison à la Rue 20, mon père était automatiquement passé vivant au panthéon des dieux. Il était passé d’une stature d’homme à celle d’un géant. Il n’avait pas hésité une fraction de seconde à se dresser contre un ennemi qui était physiquement plus fort que lui et qui était certainement mieux armé que lui. Il ne s’est même pas demandé s’il allait être battu, mis aux arrêts ou même mourir. Il était prêt à se sacrifier pour l’honneur de sa sœur et de sa famille. Par surcroît, il venait de me faire une des plus importantes leçons de morale et de civisme de mon enfance, que dis-je ? de ma vie, Pour moi, cette leçon était claire, limpide. Quelles que soient les chances de réussite ou d’échec, quel que soit le rapport des forces, quelle que soit l’issue éventuelle de la lutte ou des débats, la question à se poser est simple : « Suis-je du côté de la justice, de la vérité et de l’honneur ou pas ? » Si la réponse est oui ! Il n’y a qu’un choix. Alors, advienne que pourra. Alea jacta est. Pour un Auguste, pour le meilleur ou pour le pire, le droit prime la force, n’en déplaise au Chancelier Bismarck.

Louis-Joseph Auguste, MD

 
 
 

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